L’école de mosaïstes de Spilimbergo

L’école de mosaïstes de Spilimbergo

Même fatigué, un Nantais qui passe à Udine ne peut éviter de faire le détour d’une trentaine de kilomètres qui le mène jusqu’à Spilimbergo, petite ville de la province de Pordenone, assez jolie, d’apparence cossue et qui est le siège de la « Scuola mosaicisti del Friuli ».

Et il ne peut pas se contenter de trouver l’école, de la saluer en passant et de poursuivre sa route vers des endroits plus connus, même s’il pleut. Il doit entrer. C’est l’une des écoles de mosaïstes les plus prestigieuses au monde et c’est là que se sont formés nombre de mosaïstes venus travailler à Nantes et ses alentours pendant la période de l’entre-deux-guerres.

L’école a été fondée en 1922, grâce au dynamisme du maire de l’époque, Ezio Cantarutti, et elle était destinée aux jeunes garçons de la région qui, comme leurs pères, leurs grand-pères, leurs oncles, leurs frères…, s’apprêtaient à quitter leur village pour aller travailler un peu partout en Europe. L’école leur proposait une formation plus complète et raisonnée que celle qu’ils auraient acquise en « volant le métier », comme on disait alors, à leurs aînés, sur les chantiers où, à partir de 12 ou 13 ans, ils commençaient à les accompagner. A Spilimbergo, outre les techniques anciennes et modernes de la mosaïque proprement dite, les apprentis mosaïstes étudiaient aussi le dessin, la géométrie, le français, l’histoire de l’art…

Voici une photo de l’une des toutes premières promotions :

On peut imaginer le parcours de l’un de ces garçons : il naît au pied des Dolomites, à Sequals par exemple, à 10 minutes de Spilimbergo, un peu avant le début de la  première guerre mondiale. Pendant trois ans il suit les cours de l’école de mosaïstes, au moins tous les matins de 7 h à 12 h et les après-midi où il n’aide pas sa famille à l’atelier ou à la ferme. Un ou deux ans plus tard, il arrive à Rennes, après un interminable voyage en train. Il a 20 ans, il est pris en charge par quelques compatriotes qui parlent le Fourlan comme lui. Il rencontre le patron, « Dodor » Odorico, une légende. Et ce garçon, vers 1930, on le rencontrerait peut-être sur le chantier des « Rigolettes », rue de la Marne, à Nantes.

Aujourd’hui, l’école continue à former des mosaïstes selon les mêmes principes. Elle propose un cycle professionnel en 3 ans qui est quelque chose comme un brevet des Compagnons du devoir, mais aussi des cours d’été ou des stages pour amateurs. Il y a pourtant deux grandes différences avec l’école des débuts : les élèves ne viennent plus principalement du Frioul ou d’Italie, ils arrivent désormais du monde entier, et les photos de classes ne sont plus exclusivement masculines : elles sont devenues très largement féminines.

On peut visiter l’école, mieux, on peut s’y promener librement, entrer dans les salles de cours et dans les ateliers, discuter avec les élèves, les regarder travailler, et, enfin, passer tout le temps qu’on souhaite dans les immenses couloirs transformés en espace d’exposition. Tous les savoir-faire de la mosaïque artistique sont représentés : la mosaïque antique, la reproduction de tableaux de maîtres, la mosaïque contemporaine, le portrait – voici celui du maire fondateur,  Ezio Cantarutti…

Tout cela pourrait n’être que kitch, et pourtant on est frappé à la fois par la virtuosité technique, le côté baroque et quelquefois improbable, le naturel et enfin la réelle beauté de certaines de ces oeuvres qui transmettent toutes la même fraîcheur poétique que les mosaïques, souvent plus modestes, que les nantais peuvent encore voir (ou pas) dans leurs rues en faisant du shopping.

Enfin, une précision d’importance : avant ou après être passé par Spilimbergo, il convient d’aller rêver, le temps nécessaire – ce n’est pas si loin, une heure de voiture – devant les extraordinaires mosaïques champêtres ou marines d’Aquilée qui datent, elles, du 4e siècle…  


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